Raymond Depardon Afriques

posté le 19-09-2018

Comme Raymond Depardon a raison ! L’Afrique se conjugue au pluriel.

Le florilège d’images que le photographe, fondateur de l’agence Magnum, a rassemblées dans un volumineux ouvrage de 400 pages, paru aux éditions Hazan, dit toutes les Afriques, sans commentaire ni anecdote. D’elliptiques et lapidaires légendes laissent à ses photographies leur liberté, intime, impressionnante, chargée d’une force tellurique que la lumière et le vent écrasent, bousculent, subliment à l’envi.

 

Mais avec Depardon, l’homme est toujours au cœur du monde, de ses troubles, dans la frénésie de son histoire, dans la douceur d’un regard ou la marque indélébile d’un souvenir. Loin de tout, rien n’échappe. C’est la vision surréaliste d’Elisabeth II, entourée d’hommes en livrée, saluant de son carrosse la foule éthiopienne lors de sa visite à Addis-Abeba en 1965. Ce sont trois enfants nus, amaigris par la faim, qui, enlacés, s’avancent sur un chemin à Akon, au Soudan en 1994. Chaque instant capté en noir et blanc est plus qu’une tranche de vie. A chacun de nous d’en imprimer la puissance, la portée, d’en chercher la cause ou la suite, réelle ou imaginaire. Aucun misérabilisme, aucune condescendance n’entache jamais ces rencontres humaines nées sur des terres lointaines que Depardon arpente avec passion. Son œil transmet sa sensation, elle aussi plurielle, de joie, de peur, de paix, d’empathie. Le temps s’y marque sans jamais se figer, depuis la première expédition du photographe, « SOS Sahara » en 1960 jusqu’aux silhouettes de travailleurs clandestins traversant la frontière en 2001 entre les puits de Toumo et de Gatroum, en Lybie.

 

L’œil de Depardon observe les Afriques pour mieux les comprendre, embrasser leurs richesses traduire leur diversité. Ainsi, anodine comme un souvenir de vacance, une image semble surprendre la promenade d’une élégante européenne marchant au côté d’une femme Ndélélé, en Afrique-du-Sud. Seuls leurs regards peuvent se comprendre. L’Occidentale se nomme Colombe Pringle, alors rédactrice en chef du magazine Vogue. Cette année-là, en 1993, Nelson Mandela a reçu le prix Nobel de la Paix pour avoir mis fin à l’apartheid. Invité par la rédaction de Vogue il composera un numéro historique. Certes, l’image ne le dit pas, telle une pierre anonyme elle vient bâtir l’édifice invisible de l’histoire des hommes, comme autant de signes de vie et d’espoir. Ni témoignage ni symbole, elle possède la densité d’un hommage pudique.

 

Raymond Depardon a décidément raison. Ses Afriques, vues par lui, portent en elles les beautés, les tragédies comme les élans qui font l’humanité. Les approcher, les découvrir et les comprendre c’est y prendre part, humainement. C. A.


Mimmo Jodice

posté le 17-08-2018

Le photographe Mimmo Jodice s’emploie, depuis les années 1960, à capter de l’humanité et de la nature les forces, les failles, les paix paradoxales, les douleurs dépassées. Peut-on dire dans une image toutes les mémoires et les oublis du monde?

L’ouvrage, paru en 2010, que lui dédie la Maison de la photographie, signé des spécialistes d’art contemporain Ida Gianelli et Daniela Lancioni, réunit un éloquent florilège de ses clichés noirs et blancs, graphiques, épurés, à l’impact immédiat et puissant. Napolitain, il est né dans la lumière et la rumeur de la ville. Ses paysages interrompus, lointains ou stroboscopiques qui saisissent un urbanisme cruel et asphyxiant, tiennent des représentations imaginaires d’Albrecht Dürer. La figure humaine, son omniprésence ou son absence est un leitmotiv de son œuvre dont l’esthétique rejoint la poésie sociale et tragique de Pier Paolo Pasolini. Grand admirateur de Bill Brandt et d’André Kertész, Mimmo Jodice est un photographe d’investigation, profond, sauvage et policé qui, comme eux s’est détaché du photojournalisme, poussant les possibilités expressives de ses images dans son engagement politique et social. Proche de l’Arte povera, dont ses images fragmentées sont l’illustration, il campe toutes les solitudes troubles et sublimes, toutes les beautés fragiles et anodines.

 

Son œil, disponible aux nuances et aux finesses de la vie qui bat, offre à la photographie une noblesse, une distante élégance. Quelque chose comme une âme fantôme qui rencontrerait l’œil et le cœur de l’autre. C. A.