Il était une fois… le western, une mythologie entre art et cinéma

Le rêve américain serait-il né sur la selle d’un cheval au galop ? Entre légende et réalité, l’esprit qui anima la conquête des territoires nord-américains tient tout entier dans l’univers du Western. Du XIXe siècle à nos jours, le musée des beaux-arts de Montréal s’en fait l’écho, le miroir, la conscience. Voyage au cœur d’une mythologie bien vivante.

 

L’irrépressible élan d’une charge de cavalerie, le sourd tonnerre de milliers de sabots foulant une plaine sans fin, le sifflement des balles ou le chaos de brinquebalantes roulottes, aventurées dans une nature inamicale, sont autant d’images et de sensations universellement partagées. Déployées à l’envi par les peintres, les sculpteurs, les photographes, les cinéastes hollywoodiens et européens, elles ont bâti une mythologie nord-américaine, venue s’ancrer dans la mémoire de l’enfance parmi les histoires de cape et d’épée, les super-héros ou les grandes épopées gréco-latines.

Car, oui ! Le western est bel et bien un genre à part entière, traversant les cultures, les contrées comme les disciplines, du cinéma aux arts plastiques. Et oui, encore ! Il porte en lui, autant qu’il les escamote, des réalités humaines et historiques aux survivances visibles et contemporaines.

 

A Montréal, le musée des beaux-arts empoigne à bras le corps l’histoire et la légende de cette Amérique du Nord, modelée par l’esprit des pionniers. Construite comme un film, avec ses protagonistes, ses arrêts sur images, ses course-poursuites, ses travelings et ses décors, l’exposition Il était une fois… le western, retrace la grande aventure de l’Ouest en quelque 400 œuvres, toiles, installations, extraits de films et documents inédits.

 

Mais au-delà, tel un prisme révélant une constellation de miroitements, cette magistrale présentation ouvre les tiroirs de la mémoire et de la conscience, confrontant au pittoresque de virils cow-boys, au folklore de la musique country et au mythe du bon et juste colon, le génocide des populations autochtones, ces peuples que dorénavant on ne nomme plus Indiens mais premières nations. Des toiles majeures du XIXe - le plus souvent commanditées en leur temps par les autorités d’état - campent les immenses plaines (un troupeau de bisons dans le lit du Missouri par William Jacob Hays) les périlleuses ruées vers les terres arables (Immigrants traversant les plaines, par Albert Bierstadt) ou encore Sur la route de Thomas Proudley Otter, qui saisit dans leur course un train lancé à toute vapeur et une roulotte dont les arceaux tendus de toiles épousent tant bien que mal la frénétique allure de son équipage.

 

L’archaïque et le moderne se conjuguent sur une terre où tout reste à construire et, dans l’esprit de ses conquérants, à maîtriser. Ici, la frontière recule s’habillant d’un mythe qui s’affirme au fur et à mesure que l’horizon se défriche vers l’Ouest. Dès lors le Nouveau Monde ne semble plus si neuf. La vieille Europe y aura ostensiblement transporté son antique sens de la tragédie, à peine relooké sous un Stetson, chaussé d’éperons acérés, armé d’un lasso tournoyant dans l’air. Dans une prestigieuse distribution s’avancent John Wayne, au déhanchement chaloupé et Clint Eastwood, au regard de braise. Derrière la caméra, John Ford et Sergio Leone portent à l’écran les héros d’une Amérique qui puise, dans son histoire magnifiée, avec force propagande, sa légitimité et son bon droit comme on honore un cadeau des dieux. Seigneurs de poussière, géants d’espaces infinis se font face, se toisent et s’affrontent, offrant leurs scènes inoubliables, savamment projetées au cœur de l’exposition.

 

Pourtant, dans la vraie vie, les héros sont moins glorieux. Les portraits de Calamity Jane campent une passionaria peu amène. L’aura du grand Buffalo Bill s’émousse dans les cirques européens où l’habile dresseur finira par s’éteindre. Et les autochtones déracinés sont montrés dans les villes d’Occident telles des bêtes de foire.

 

Jouant d’un constant aller-retour entre mythe et réalité, décodant l’un et l’autre, l’exposition ne perd jamais de vue la vérité historique, sachant à la fois cultiver notre fascination pour le genre tout en suscitant la réflexion. D’embuscades en massacres, d’attaques de diligences en migrations risquées, la soif des grands espaces traverse les décennies jusqu’à nous. L’imaginaire du western se fond dans la culture contemporaine. Soudain surgit la moto d’Easy rider… arborant le drapeau américain. Les peintres Franz Kline (Palladio) Jackson Pollock (Figure découpée) ou encore Roy Lichtenstein (cow-boy sur un cheval sauvage) ont compris l’héritage que l’histoire leur a confié l’invitant, l’immisçant même une représentation abstraite de la figure et de la condition humaine. Quentin Tarantino (Django Unchai­ned), Ang Lee (Brokeback mountain) en sont également d’éloquents ambassadeurs, tout comme, dans le champ de l’art contemporain, Kent Monkman qui met en scène, dans un tipi, aménagé en boudoir de saloon, un film muet où cow-boys et apaches soulignent avec légèreté toutes les ambiguïtés qu’embrasse la fascination du western.

 

Miroir des identités, le musée des beaux-arts de Montréal explore le monde en face. Conçue avec le Denver Art Museum, où l’exposition a précédemment fait escale, Il était une fois… le western illustre avec brio la mission humaniste et civique que l’institution développe depuis une quinzaine d’année. Approchant les sujets de société par des pièces emblématiques, s’attachant moins à l’histoire de l’art d’une œuvre (tous supports confondus) qu’à sa teneur, sa puissance évocatrice et symbolique, le regard transversal et exigent que porte ce musée et cette exposition sur les racines de l’Amérique révèle sans équivoque les zones d’ombres, les failles, les séquelles d’une lecture du passé propice aux stéréotypes et aux discriminations. Ce courageux engagement, instillé dans toutes les actions de l’institution, procure une ouverture nouvelle au sens critique et à la conscience de l’histoire, qui place le musée - tel est son rôle premier - au cœur de la connaissance, de la culture et de la vie future de nos cités. Toute notre histoire, non ?

 

Jusqu’au 4 février 2018, au musée des beaux-arts de Montréal, pavillon Jean-Noël Desmarais


Addi Bâ Histoire et contre histoire

Héros et légendes sont les ferments de la mythologie. Qu’un homme entre dans l’histoire, il s’habille aussitôt de symbole, se teinte d’une aura qui révèle autant qu’elle escamote. Sa vie devient légende. Sa figure celle d’un héros. Aujourd’hui, le mythe frappe Addi Bâ Je suis un paragraphe. Cliquez ici pour ajouter votre propre texte et me modifier. Je suis l'emplacement idéal pour raconter votre histoire et pour que vos visiteurs en sachent un peu plus sur vous.

Jeune Peul, né en Guinée, arrivé en France, dans les années 1930, Addi Bâ combat en juin 1940 dans les Ardennes parmi les tirailleurs sénégalais, dans les rangs de l’infanterie coloniale. En pleine débâcle, emprisonné par les Allemands, il s’évade et trouve dans le village vosgien de Tollaincourt, le soutien d’habitants qui l’accueillent et le protègent en lui procurant un emploi de commis agricole. Addi Bâ s’intègre à la vie locale, se lie d’amitié au village tout entier et bientôt se rapproche des réseaux de la Résistance. Il deviendra le chef du maquis de la Délivrance avant d’être arrêté, torturé puis exécuté en 1943 par l’armée allemande. Sa mémoire, farouchement entretenue par quelques compagnons d’armes survivants, par les Vosgiens qui l’ont connu et transmis son souvenir aux jeunes générations, ne sera honorée par les autorités françaises qu’en 2003, par une posthume et discrète médaille de la résistance en présence d’Ibrahima et Hady Bah, ses deux neveux venus de Guinée. Voilà pour l’histoire, maintenant commence le mythe où se tord la réalité.

 

 

carte d'identité de Addi Bâ

Un Film, un Roman

L’œil du cinéaste Gabriel Le Bomin et la plume de Tierno Monénembo n’y sont pas étrangers. « Nos patriotes » inspiré du roman « Le terroriste noir », paru en 2012, sont deux versions d’une même histoire, qui, célébrant l’héroïsme d’Addi Bâ, minorent hélas l’ancrage humain de ce musulman noir sur une petite parcelle vosgienne de l’empire colonial, qu’il a choisi de servir et défendre jusqu’au sacrifice. Malgré la très juste interprétation de Marc Zinga, le jeu sensible d’Alexandra Lamy, de Louane Emera et de Pierre Deladonchamps, « Nos patriotes » ramènent l’exceptionnel engagement d’Addi Bâ à un épisode de la résistance dans un village français. Le roman dont le film est tiré, s’attache quant à lui à la connivence des villageois tombés sous le charme de ce Peul charismatique, ayant su entrer en communion avec toute la population, de l’institutrice aux paysans, des enfants aux aînés.

Affiche de Nos patriotes

Roman Le terrorisme noir

Une Bio

Son histoire pourtant est encore plus merveilleuse, riche et subversive. Pour l’éclairer et la comprendre un œil curieux, celui d’Etienne Guillermond s’y est plongé, constituant en 2013, une biographie, fort documentée « Addi Bâ, résistant des Vosges ». Pendant plus de dix ans, le journaliste a enquêté, interviewé les survivants du maquis de la Délivrance, réuni les témoignages, interrogé les mémoires, rassemblé les traces. Se dessine alors une autre histoire, celle d’un gamin (le biographe) qui fouinant dans la bibliothèque de ses parents, à Tollaincourt, trouve par hasard le Coran d’Addi Bâ. « Maman, qu’est-ce que c’est ? » En recevant de sa mère, dans les lieux même où Addi Bâ avait vécu, les bribes d’une mémoire lointaine, l’enfant scelle sa rencontre posthume avec le mystérieux et méconnu héros. Dès lors, la réalité devient plus puissante que le mythe, faisant voler en éclat les banals clichés sur la colonisation, le racisme, la résistance ou même l’héroïsme auxquels roman et film ne peuvent échapper. A Tollaincourt, Addi Bâ est chez lui, car l’empire colonial est sa terre. S’il est différent, noir et de religion musulmane, il n’en est pas moins adopté par le village vosgien. C’est lui qui motive et convainc les habitants d’entrer en résistance. C’est lui qui leur apporte l’espoir et l’expérience du combat, en pleine Débâcle, alors que les Français se résignent, quand leur exode noircit les routes. Son éducation francophone ne l’a pas éloigné de ses racines peules. Il est soldat et guerrier, guinéen et français. Au-delà du héros, le biographe a trouvé un sage, un séducteur, un pragmatique, un humaniste mais surtout un homme qui a, autour de lui, réunit un village. La vraie histoire d’Addi Bâ est devenue pour le biographe une part de lui-même. Entrée dans la grande Histoire, elle s’inscrit désormais en nous-mêmes. Depuis, le coran d’Addi Bâ est revenu sur sa terre d’origine, remis à ses lointains neveux. L’homme fut sacré héros et son mythe continue de se construire. Il aura permis à une jeune comédienne, Louane Emera, de découvrir la tragique épopée des tirailleurs sénégalais. « Jamais au lycée nous n’avons étudié ce pan de l’histoire, pourtant nous avons tout à en apprendre, sur l’autre, sur l’engagement, sur le courage et la coexistence des différences » confie-t-elle. Cela commence peut-être à l’école ? Le manuel est déjà écrit ! C. A.