ALEXANDER MCQUEEN par Anne Deniau

posté le 06-10-2018

LOVE LOOKS NOT WITH THE EYES. Plus qu’un titre, c’est la devise, le message intime, la profonde conviction et peut-être la vérité d’un homme élancé dans la course de sa vie. Cette phrase shakespearienne, tatouée au bras du créateur Alexander McQueen (1969-2010), dit l’essence spirituelle du sentiment. Elle pourfend l’apparence. Elle suggère cette pudeur pour l’autre qui scelle le vrai amour.

 

Percutante comme une épitaphe, Love looks not with the eyes tapisse, en majuscules blanches, la jaquette de l’hommage photographique que rend Anne Deniau à son ami Lee Alexander McQueen. Tel un cri lancé dans la solitude de l’existence, elle sera le leitmotiv qui unit 400 puissants clichés choisis parmi les 30 000 réalisés par la photographe au cours de 13 ans d’une complicité respectueuse. « Il y a dans toute photo une part de l’autre et de soi-même » confie Anne Deniau dans l’émouvant texte qui introduit son récit en noir et blanc. Offrant en partage les instants d’une exceptionnelle proximité, ses images ne viennent pas immortaliser d’éphémères et magiques défilés mais s’arrêtent aux instants de grâce en back stage ou dans l’atelier de création, lors des essayages pendant lesquels, à quelques heures d’un défilé, Alexander McQueen, tel un peintre s’autorisant un repentir, prenait ses ciseaux pour restructurer une épaule ou un col.

 

Son extravagance anglaise, parfois ubuesque, héritée de Leigh Bowery, dont le créateur a clamé la filiation, tient davantage d’une vision radicale de l’allure, de l’élégance et du style que de la provocation. Dans un jeu savant de formes, d’un mélange inopiné de matières, l’invention du créateur, égrenée chez Romeo Gigly puis Givenchy, se fait à la fois trésor et écrin. Anne Deniau, page après page, capte l’intense attention du couturier, sa volonté d’offrir à l’invisible une présence presque tangible et matérielle. Dans ses yeux, elle explore son imagination hybride qui puise dans le théâtre de la vie, la danse des corps, la musique du parfum des roses, une vérité de l’être dans le monde. Lee Alexander McQueen approche de cette essence forcément exagérée, existentielle et tellement raffinée. Sa mode est comme celle de tous les grands créateurs, un chant d’amour pour la femme, quelle qu’elle soit, mystérieuse, mutine, charmeuse ou corrosive. Alors surgissent au détour d’une broderie, du tombé d’un vêtement, d’un miroitement de soie, toute la tradition de la couture que le créateur a su apprendre à toute allure pour l’oublier et la dépasser aussitôt.

 

Il est allé vite, loin, au plus précis, au plus juste, au plus vrai. Son chemin sera court. On en connaît la fin, son suicide, en 2010, peu après la disparition de sa mère. C’est pourquoi, les 13 ans de vie que capte Anne Deniau, porte en eux la précieuse mémoire, amène, douce et endiablée d’un faiseur de merveilles, qui a hissé la mode à sa juste place, là où le ciel devient la seule limite.C.A